❯ Assassin ou Marchombre ? – Une le�on � donner ( Chapter 2 )

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Chapitre 2: Une leçon à donner

Installée dans le fauteuil placé devant l’âtre dans la tour du vieux Zandar, Tyra observait les flammes magiques sans vraiment les voir. Depuis son étrange rencontre avec cet homme, l’elfe repassait sans cesse la scène totalement surréaliste dans sa tête. Une Marchombre ? Elle ? Autrefois elle aurait pu le croire. A présent, l’idée seule la faisait ricaner. Croire sérieusement toutes ces salades idéalistes, tous ces galimatias sans queue ni tête à propos d’une Voie, de vent qui parle et autres fariboles tenait de la folie. Les gens étaient vraiment stupides. Ils croyaient n’importe quelle sornette prononcée avec un peu de conviction. C’était ce dont elle se trouvait réellement convaincue, pourtant, en y repensant, il n’avait pas l’air d’un prêcheur, ni d’un illuminé. A bien y réfléchir, il était calme, posé et quand elle avait planté son regard dans le sien, elle y avait lu assurance tranquille et sagesse, pas folie. Pourquoi avait-il choisi de lui parler de nouveau après tout ce temps ?

Soudain agacée du tour bizarre que prenaient ses pensées, elle lança dans la cheminée le verre plein qu’elle tenait et auquel elle n’avait pas touché. Le fragile gobelet explosa en une myriade d’éclats qui scintillèrent brièvement à la lumière des flammes, tendis que celles-ci s’élevaient furtivement, alimentées par l’alcool qui venait de les asperger. Pourquoi, tout à coup, se posait-elle toutes ces questions ? C’était d’autant plus stupide qu’elle avait bien l’intention de ne plus jamais croiser sa route. Alors qu’il aille se faire voir chez Zeran !

Ebahie, Ellana contemplait le cadavre qui gisait à ses pieds. A sa gauche, Jilano s’était muré dans un silence réprobateur qui flagellait la jeune fille plus encore que sa propre conscience. Non seulement elle-même ne comprenait pas la raison de son acte, mais en plus elle l’avait déçu. Vraiment déçu. Arrachant son regard du corps sans vie, la jeune Marchombre leva les yeux vers son mentor. Le visage de celui-ci, toujours tourné dans sa direction, semblait aussi serein que d’ordinaire, pourtant elle savait qu’il n’en était rien.

– Je… commença-t-elle.

Elle ne put se justifier davantage.

– Pourquoi ? demanda le maître d’un ton calme.

– Je ne sais pas, admit piteusement Ellana. Ca me semblait la chose à faire pour l’empêcher de prévenir ses amis.

РAvais-tu envisag̩ les autres possibilit̩s ?

Le silence qui suivit cette question se révéla plus éloquent que des paroles, aussi il reprit :

– Il n’y a pas qu’un chemin, jeune apprentie. Chaque action engendre de multiples ramifications qu’il appartient aux êtres d’identifier. Si tu avais réfléchi, tu aurais compris.

Sur cette phrase sibylline qui aurait semblé vide de sens à qui n’était pas Marchombre, il se tut, ses mots pleins de sagesse pénétrant le coeur et l’âme de la jeune fille comme autant de lames. Il avait raison. Sur toute la ligne. Elle avait agi impulsivement. Sans réfléchir. Un Marchombre n’était pas impulsif. Un Marchombre était réflexion. Il était anticipation. Il était raison. Elle l’avait déçu. Cette constatation la déchirait car elle tenait à son estime lus qu’à n’importe quoi au monde. Elle l’avait déçu…

– Tu viens d’agir exactement comme notre amie la Seija, ajouta-t-il pour river le clou.

La comparaison suffoqua Ellana comme une brusque douche glacée, à tel point que l’association des mots « la Seija » et « notre amie » ne l’interpella même pas.

Les yeux fixés sur son élève, Jilano pouvait presque suivre le cheminement de ses pensées à travers les expressions qui se succédaient sur son visage juvénile. Et s’il en croyait celle qu’arborait la jeune fille en cet instant, l’idée qu’il venait de soulever ne l’avait même pas effleurée. Il estimait donc qu’elle avait besoin d’une leçon qui lui ferait apprécier à sa juste mesure la valeur de la vie.

– Viens, lui dit-il.

Tout en se dirigeant vers l’auberge où tous deux avaient pris leurs quartiers, le Marchombre réfléchissait à la nature de la leçon qui serait le plus profitable à son élève. L’évidence s’imposa soudain à lui. Limpide.

Il devait trouver un quelconque moyen de la contacter.

Tuer Jilano Alhuïn. Tyra sourit en coin. Décidément, les Marchombres la poursuivaient. Et étant donné les dix mille zalen payés par son commanditaire pour obtenir sa tête, l’elfe pouvait facilement deviner que sa proie était devenue quelqu’un de gênant, voir de dangereux. Parfait. Elle était lasse des proies trop faciles et ne serait pas contre un peu de résistance. D’après ce qu’elle savait, un Marchombre n’était pas aisé à tuer… mais elle aimait les défis. Jilano Alhuïn. Un Marchombre. Non, un Maître-Marchombre. Comme elle-même était Maître-Assassin. Le combat qui les opposerait promettait d’être intéressant. Elle se remémora cette rencontre. Le destin avait parois des façons bien à lui de rapprocher les êtres. Et savoir que depuis le départ elle avait deviné juste la fit sourire. Son sourire en coin s’accentua tandis qu’une lueur décidée apparaissait dans ses yeux couleur glacier. Elle se leva. La Seija se mettait en chasse.

Elle l’avait retrouvé. Pour qui le connaissait aussi bien qu’elle, déduire où il passerait ne s’était guère avéré compliqué. A présent qu’elle était en place, Tyra était prête à patienter des heures s’il le fallait. Elle avait passé deux jours à le suivre et cela n’avait pas été très difficile, car il ne cherchait même pas à se cacher. C’était d’ailleurs frustrant pour la fine pisteuse qu’était la jeune femme, bien qu’elle aurait pu s’en douter. Rien n’avait changé en huit années : toujours la même assurance tranquille, le même respect à son égard dans la voix des gens… Jilano… En se remémorant une fois de plus son visage calme, son sourire, son ton posé, la Seija sentit sa mâchoire se contracter, ses poings se serrer. Jilano…

Mais elle ne devait pas laisser son ressentiment la distraire. Elle devait conserver l’esprit clair et alerte pour le combat qui l’opposerait bientôt à lui. Un combat contre Jilano… Même à l’époque, elle n’avait pas eu l’occasion d’affronter le Marchombre. Quelle délectation ce serait à présent qu’elle se trouvait au sommet de son « art », au faite de sa puissance, de sa force… Par réflexe, l’elfe déploya ses griffes, véritables extensions de ses doigts autant qu’armes mortellement acérées, puis les fixa d’un air absent, un sourire vaguement cruel flottant sur ses lèvres. L’idée de se venger enfin la réjouissait plus que des mots ne sauraient le dire. Rétractant ses griffes, l’assassin testa et vérifia ses autres armes : ses fidèles mitaines, ses dagues… Un hochement de tête approbateur. Tout fonctionnait à la perfection. Le temps s’écoulant inexorablement, Tyra repensa à l’apprentie de sa proie. Il y avait fort à parier que la jeune humaine chercherait à défendre son maître. Si elle devait l’éliminer pour parvenir jusqu’à lui… L’elfe repoussa cette idée de toutes ses forces. Elle pouvait tuer n’importe qui sans ciller, sans montrer la moindre émotion… mais pas les enfants. De cela, elle était incapable. Elle l’avait toujours été. Le sens moral et l’éthique qui la caractérisaient, bien que tout à fait inhabituels chez un assassin, lui interdisait d’agir ainsi. Le cas échéant, elle devrait donc s’arranger pour neutraliser la jeune fille sans mettre un terme à sa vie.

Capuche rabattue, la Seija laissa dériver ses pensées et fixa les rues tranquilles d’un regard froid. Elle attendait.

Toujours ennuyée d’avoir déçu son mentor, Ellana ne disait mot depuis des heures, se contentant de le suivre docilement et d’appliquer ses consignes. Tous deux se dirigeaient vers la sortie de la ville et la foret de Talann en luttant contre le vent fort qui s’était levé, lorsque la jeune fille s’immobilisa.

– Regardez ! s’exclama-t-elle.

Droit devant eux dans le soleil couchant, une silhouette féline se tenait bras croisés sur la poitrine, leur barrant le passage. Les bourrasques avaient fait basculer la capuche sombre de sa cape et envoyaient régulièrement d’interminables mèches couleur de nuit sur son beau visage aux traits aussi fins qu’éthérés. Même à cette distance, ils ne pouvaient manquer d’y apercevoir d’ahurissants iris bleu glacier. Ce regard presque minéral dardé sur eux pétrifia la jeune humaine lorsqu’elle le reconnut. La Seija ! Sans pouvoir s’en empêcher, Ellana la détailla. Etant donné sa posture à la fois décontractée et aux aguets, l’apprentie comprit qu’elle les attendait. Sans doute depuis un long moment. Mais comment savait-elle qu’ils viendraient à cet endroit précis ? Cela semblait incompréhensible.

Plusieurs minutes passèrent sans que l’assassin ni le Marchombre ne brisent le silence quasi menaçant qui s’était installé. Un silence qui mettait l’apprentie mal à l’aise.

– Jilano Alhuïn, dit enfin l’elfe d’une voix plus glaciale qu’un iceberg.

– Tyra Zenf, renvoya son interlocuteur, prouvant ainsi, à la stupéfaction de son élève, que lui aussi avait appris son identité.

Tous deux s’affrontèrent du regard quelques instants supplémentaires, le visage aussi impassible l’un que l’autre puis, soudain, l’humaine ébahie vit la jeune femme fondre sur son mentor, dague brandie, avec la rapidité d’un éclair. A tel point que, l’espace d’une seconde, l’image d’une seija se superposa à celle de l’elfe. Avec des réflexes tout aussi fulgurants, Jilano lui opposa la sienne tandis que ses yeux clairs plantés dans les siens clamaient une question qu’il ne formula pas : « tu m’en veux à ce point ? ».

Revenue de sa surprise, Ellana s’apprêtait à prêter main forte à son maitre, lorsque ce dernier, aux prises avec les attaques mortelles de son opposante, lui ordonna :

РRestes en dehors de ̤a Ellana.

– Mais… essaya de contrer la jeune fille, abasourdie par cette consigne.

– Reste en dehors de ça, répéta Jilano en se concentrant afin de contrer efficacement les coups de l’assassin.

Réalisant que discuter davantage pourrait mettre en péril la vie de son mentor, l’apprentie se tut et recula, observant avec appréhension ce duel de titans. Elle connaissait l’extraordinaire technique de combat du Marchombre, cependant, après quelques minutes d’examen, Ellana comprit que la bataille serait aussi rude que longue. Tyra –puisque tel était son nom- faisait montre de la même souplesse, de la même agilité, de la même endurance, des mêmes réflexes que le Marchombre. La voir frapper, enchainer les coups sans trêve, s’apparentait à regarder une danse exécutée par un feu follet. Un feu follet mortellement dangereux. Elle ne combattait pas, elle volait presque. Fascinée, la jeune Marchombre observait les moindres mouvements de l’assassin, aussi gracieux qu’efficaces. Jilano avait raison : cette femme aurait pu faire partie des leurs.

Le duel se poursuivit ainsi durant plus d’une heure sans qu’il soit honnêtement possible de déterminer lequel des deux avait le dessus sur l’autre : l’elfe attaquait sans relâche, l’humain se défendait sans prendre l’offensive, mais aucune de leurs bottes ne portait. Une égalité indiscutable, un parfait équilibre. Vitesse et précision ; force et agilité ; souplesse et volonté. Tous deux représentaient ces qualités de la plus pure façon qui soit. Et pourtant ils étaient si différents dans leur mentalité, dans leur philosophie, dans leur façon de voir, d’appréhender la vie…

– Je voudrais que tu prennes Ellana avec toi quelques temps, annonça soudain Jilano à l’assassin.

La déclaration surprit tellement Tyra, qu’elle suspendit l’attaque amorçée pour fixer son adversaire comme s’il était devenu fou. Quand à la jeune humaine, elle tourna brusquement la tête vers lui en le fixant avec sensiblement la même expression. Quoi ?! Il voulait la confier à un assassin ? Pourquoi ? Qu’est-ce que cela pourrait lui apporter ?

Elle n’eut pas le temps de s’interroger davantage.

La réponse tomba comme un couperet, interrompant ses protestations intérieures.

– Même pas en rêve, fit seulement l’elfe d’un ton froid tout en fixant l’humain avec un ressentiment presque palpable.

Cette attitude surprit Ellana et elle l’observa avec plus d’attention, cherchant à discerner quelque chose sur son visage de marbre. En vain.

– Juste quelques jours, insista-t-il. Elle en a besoin.

Comme la jeune fille se demandait pour quelle raison elle pouvait bien nécessiter de se retrouver attachée aux pas d’une tueuse, l’elfe fit tomber sa capuche, révélant de nouveau son visage parfait encadré de cheveux d’encre. Elle posa ensuite ses yeux bleu glacier sur elle. Regard qui sembla traverser l’humaine de part en part. Il y eut un long silence au cours duquel ses prunelles restèrent braquées sur l’adolescente.

– Elle n’a pas les épaules, lâcha Tyra après un bref examen.

– Ne t’y fie pas. Ellana a plus de ressources que tu ne le penses.

D’un côté, la jeune Marchombre était ravie de ce compliment, chose si rare dans la bouche de son maître, mais d’un autre, elle lui en voulait un peu d’insister comme ça. Pourquoi tenait-il tant que ça à ce qu’elle passe du temps avec un assassin ?

De nouveau ce regard pénétrant sur elle. Elle retint un frisson. Cette femme lui faisait froid dans le dos. Comment son mentor pouvait-il lui faire confiance ? Et pourquoi le faisait-il ? Il la connaissait à peine, c’était un assassin… autant d’arguments qui auraient du le rendre plus que méfiant. Mais non, il lui confiait sans hésiter la vie de son élève. Incompréhensible. Aberrant. Se pouvait-il que pour une fois il fasse erreur ?

Elle fut interrompue dans ses pensées par la voix de la Seija, sèche, froide et coupante.

РJamais je ne te rendrais service m̻me si ma vie en d̩pendait.

Une telle déclaration, même venant d’elle, stupéfia l’apprentie. Non pas qu’elle soit mécontente que la jeune femme refuse de la prendre avec elle, mais une idée étrange venait de lui traverser l’esprit. Elle avait l’impression… que tous deux se connaissaient. Elle n’en était bien sûr pas certaine, mais la sensation persistait.

– S’il te plaît Tyra…

Jamais la jeune Marchombre n’avait entendu un tel accent dans la voix de son mentor. On aurait presque dit qu’il la suppliait. Mais c’était impossible. Jilano Alhuïn ne suppliait personne. Elle devait se tromper.

De nouveau, il y eut un silence, aussi lourd que long tandis qu’ils se regardaient dans les yeux.

– Es-tu prête à me suivre partout ? demanda alors l’elfe à la jeune fille, donnant ainsi son accord tacite à la demande du Marchombre. À faire ce que je te dirai quand je te le dirai ? À ne pas élever de protestation devant mes méthodes ? À ne pas défaillir en voyant le sang couler ?

– Elle en est capa…

Jilano ne put finir sa phrase car une paume autoritaire se tendit dans sa direction, lui coupant la parole. Ellana n’avait jamais rencontré personne qui ose faire ça. Abasourdie, l’apprentie fixa l’assassin.

– C’est à elle que je m’adresse. (puis à Ellana) Alors ?

La jeune fille jeta un coup d’œil à son maitre, inquiète. Mais il ne répondit pas à son regard. Elle était seule.

La réponse tardant à venir, l’elfe pianota sur son bras droit, les yeux rivés sur elle, la mettant mal à l’aise.

– Oui, finit par répondre la jeune fille du bout des lèvres car elle n’avait pas le choix.

Inutile d’en dire davantage. Puisqu’elle se trouvait coincée avec cette femme, moins elle lui parlerait, mieux elle se porterait.

РQuatre jours, indiqua Tyra apr̬s un long silence.

– Ce sera suffisant, fit alors Jilano, intervenant enfin. Traite-la comme ton apprentie.

– Bien, conclut l’assassin en rabattant la capuche sur sa tête, avant de s’adresser à son élève temporaire : viens.

Ayant dit cela, elle s’éloigna sans prendre congé du Maître Marchombre ni vérifier qu’Ellana la suivait. Après un regard de reproche à son mentor, cette dernière lui emboîte le pas.

– Première règle, édicta Tyra sans s’arrêter, ne parle que si c’est nécessaire. Je déteste le bavardage.

OK. Ca commençait bien. Ellana grimaça et attendit en silence une suite qu’elle supposait à juste titre.

РSeconde r̬gle : quand je te donne un ordre, tu ob̩is sans discuter.

L’humaine hocha la tête, puis rassembla son courage pour demander :

– Et si je vois que quelque chose m’empêchera sûrement d’obéir à votre ordre ?

РPr̩cise.

– Si vous me demandez de sauter d’un toit à un autre par exemple, mais que j’ai une crampe subite à la jambe et que je sais que je dois attendre quelques instants que ça me passe pour réussir mon saut, supposa l’apprentie tout en allongeant le pas pour rester à sa hauteur.

РUn peu de bon sens fillette. Je suis temporairement ton maitre pas ta nounou, r̩partit s̬chement la Seija sans m̻me la regarder.

L’élève de Jilano tiqua légèrement au mot à l’appellation qu’elle n’aimait pas du tout, la trouvant humiliante, mais ne dit rien et acquiesça de nouveau.

РTroisi̬me r̬gle : toujours r̩fl̩chir par toi-m̻me avant de me poser une question.

L’attention de la jeune fille se trouvant brièvement attirée par ce qui se trouvait autour d’elle, l’elfe frappa dans ses mains tout près de son visage afin qu’elle se concentre. Sursautant, Ellana reporta les yeux sur elle.

– Quatrième règle : toujours rester concentrée, attentive et sur tes gardes, que ce soit quand je te parle ou par rapport à ce qui se passe autour de toi.

A force de l’entendre énoncer des préceptes, Ellana finissait par se dire que la liste n’avait pas de fin, mais, comme pour lui donner tort, Tyra se renferma dans le silence.

– Où allons-nous ? questionna jeune fille malgré elle.

– Est-ce que je ne t’ai pas donné une consigne il y a à peine quelques minutes… Ellana ? questionna l’elfe en retour d’un ton coupant.

La jeune fille déglutit. Message reçu. Mieux valait éviter de l’énerver. Sans plus se préoccuper d’elle -ce qui s’avérait aussi frustrant que vexant étant donné celle que lui accordait toujours Jilano- la Seija reprit ensuite sa marche. Ces quatre jours démarraient bien… Des clashs étaient à prévoir.

Silencieuses, elles se dirigèrent vers une taverne. Là , Tyra planta dans l’entrée son apprentie imposée, pour se diriger vers une table sans plus se soucier d’elle que précédemment. Cette situation commençait être agaçante. Pourquoi avait-elle accepté la demande de Jilano, si elle considérait le fait d’avoir une élève comme une corvée ? Puis Ellana prit un air décidé. Quoi que son maitre veuille qu’elle apprenne, elle ne retiendrait rien en restant à l’écart. Elle se rapprocha donc, s’attirant un regard noir de la jeune femme.

– Je ne crois pas t’avoir dit de me suivre, lâcha cette dernière, glaciale.

– Non. Mais si Jilano m’a confiée à vous, c’est qu’il veut que j’apprenne quelque chose. Ce qui ne sera pas le cas si vous me tenez à l’écart de vos… activités, répondit Ellana qui n’avait aucune envie de se laisser marcher dessus.

– C’est qui cette morveuse ? demanda alors l’homme qui faisait face à l’elfe et paraissait aussi stupide que mauvais.

Un geste de la main lui intima le silence et elle s’adressa à son apprentie momentanée :

– Ne t’ai-je pas dis de m’obéir sans rien contester ?

– Si mais en l’occurrence, vous m’ignorez, répliqua la jeune Marchombre, une lueur de défi dans le regard.

Cette répartie ne sembla pas du gout de l’assassin.

– Tu m’excuses l’ami, lance-t-elle à son vis-à -vis, un léger détail à régler. Ne bouge pas d’ici, sinon tu sais ce que tu risques.

Ayant proféré cette menace, l’assassin se leva et empoigna Ellana par le bras sans ménagement, imprimant ainsi la marque de ses longs doigts fins sur le bras de la jeune humaine qui grimaça.

– Ne commence pas comme ça petite… dit-elle entre ses dents. Je ne suis pas comme mes anciens maîtres, mais me provoquer serait une très mauvaise idée.

– Je n’exagère rien, s’entêta Ellana en s’efforçant de conserver son sang-froid. J’énonce un fait. Sinon, ma présence est inutile.

– Tu apprendras quand je le jugerai bon, pas avant, lâcha encore l’Elfe avant de retourner à sa place, suivie de la jeune humaine.

Un court silence s’installa entre eux, qu’elle rompit :

– Alors, que disions-nous… Ah oui…

Et sur ces mots sibyllins, elle attrapa l’homme par le collet avec une rapidité surhumaine, pour lui murmurer à l’oreille sans se départir de son air impassible :

– Ce n’est pas une morveuse, c’est mon élève.

Un souffle. Un éclat brillant. Une fraction de seconde. Sous la table, Tyra lui porta un coup. Unique. Mortellement précis. L’homme s’affaissa lentement sur le plateau de bois, son sang ruisselant sur le sol de cinq plaies béantes et profondes qu’elle venait de tracer sur son abdomen.

Tout était allé si vite, qu’Ellana avait seulement pu entrapercevoir les griffes, véritables extensions de ses doigts, que la Seija avait déployé comme par magie, avant les rétracter de même une fois son forfait accompli. Avec une maitrise ahurissante de son « art », Tyra avait éliminé sans sourciller l’homme avec qui elle avait manifestement rendez-vous… Davantage encore que le combat qui l’avait opposée à Jilano, la mort de cet homme lui fit comprendre à la jeune Marchombre, qu’elle avait raison à son sujet : un feu follet mortellement dangereux. Elle frissonna.

– Sortons. Vite, ordonna la tueuse tout en se levant pour gagner la sortie. Si tu sais courir et te dissimuler dans l’ombre… ça va être le moment.

Elle entama alors une course effrénée, semblant presque voler à l’instar de sa compagne. Bien plus loin, lorsque toutes deux furent à l’abri, Ellana se tourna vers elle.

– Pourquoi… commença la jeune Marchombre.

– J’ai été appelée de cette façon à ton âge. Je déteste ça, coupa-t-elle. De plus il m’avait vue. Ne jamais laisser témoin, c’est la règle.

– Vous m’avez défendue…

– N’y vois rien de personnel, fit l’Elfe d’un ton neutre avant de réciter : « S’attacher c’est être faible, être faible c’est mourir ». Tu ne m’es rien.

Ébahie par cette citation inconnue plus que par la déclaration qui l’avait suivie, l’humaine mit quelques secondes à réagir lorsque son maître temporaire se remit en marche. Tout en la rattrapant, la jeune fille réfléchit. S’attacher, c’était éprouver des sentiments, c’était vivre. On ne pouvait pas vivre sans ressentir. Or, depuis qu’elle l’avait rencontrée, jamais Ellana n’avait vu le visage de l’assassin exprimer quoi que ce soit. N’était-elle donc qu’une machine à tuer ? Était-ce cela que Jilano avait voulu lui enseigner en enjoignant à son apprentie de s’attacher, ces jours, au pas de Tyra Zenf ? Que sans sentiments, un Marchombre peut devenir un simple assassin ? Non, il devait y avoir autre chose. Et d’ailleurs, les mots « simple assassin » ne pouvaient pas s’appliquer à l’elfe, qui semblait être tout sauf simple. Alors quoi ? Elle finit par cesser d’y réfléchir. Cela ne faisait que quelques heures. Elle verrait bien au bout des quatre jours. Une chose s’avérait certaine cependant : après avoir vu de quoi la jeune femme était capable, elle éviterait de prendre des risques. Après tout, jamais Tyra n’avait promis à son maître de lui rendre son apprentie en un seul morceau. Dire que quelques jours auparavant, elle ignorait qu’il existe des assassins en Sayanë …

– Et maintenant ? se décida-t-elle à demander au bout d’un moment.

Mais une fois de plus, elle ne reçut pas de réponse.

– Vous allez… tuer quelqu’un ? insista-t-elle.

Tyra s’immobilisa et se tourna vers elle. Lentement. Très lentement.

– Tu ferais un bien piètre assassin, laissa tomber l’elfe. Un assassin qui questionne est un assassin mort. Ça devrait aussi être vrai pour un Marchombre.

– Non, parce que nous, ne sommes pas des machines à tuer ! protesta Ellana avant de réaliser ce qu’elle venait de dire.

Trop tard. Elle venait de signer son arrêt de mort. Fermant les yeux, elle attendit un coup… qui ne vint pas.

– Tu penses les Marchombres supérieurs aux assassins ? Petite idiote… Alors tu n’as rien compris… Tu es forte de ton savoir, mais crois-tu être la seule à le détenir ? Penses-tu que les Marchombres possèdent le monopole de la connaissance ? (elle ricana) Allez file retrouver ton précieux Jilano qui te dispense l’unique enseignement valable, ajouta-t-elle, ouvertement sarcastique. Tu n’en vaux pas la peine. Et lui non plus.

– Non.

La réponse d’Ellana avait claqué comme les fers d’un cheval sur des pavés. Elle savait avoir mérité cette ironie cinglante, mais ne se laisserait pas renvoyer. Hors de question.

РTu peux me r̩p̩ter ̤a ?

– Non. Je ne partirai pas, répéta l’humaine sans sourciller. Pas avant que les quatre jours que vous avez accordés à Jilano ne soient écoulés.

Si un simple regard pouvait tuer… La jeune fille déglutit, consciente de sa position délicate. Tout en suivant l’Elfe vers une destination inconnue, ses pensées dérivèrent et Ellana se demanda si l’assassin avait déjà eu un apprenti. Peu probable étant donné qu’elle semblait à peine plus âgée qu’elle-même. Hum, non, ça ne voulait rien dire puisque les elfes possédaient une espérance de vie de loin supérieure à celle des humains. Tyra était certainement bien plus vieille qu’il n’y paraissait. Toute à ses réflexions, la jeune Marchombre ne prit pas garde où elle allait et manqua percuter l’assassin qui s’était arrêtée. Devant la porte d’une maison.

– C’est là que…

– Silence.

Quelques mots prononcés dans une langue que la jeune fille ne comprit pas et la porte s’ouvrit sans bruit. De la magie ! Tyra était aussi un mage ! La stupéfaction s’était peinte sur les traits de l’apprentie.

Mais au lieu de rentrer dans la maison, la jeune femme se tourna vers elle.

– Tu as des dagues me semble-t-il.

– Oui.

– Parfait. Sert-en.

Éberluée, l’élève de Jilano crût avoir mal entendu.

– Quoi ?

– Tu es sourde en plus ? Prends ta dague, monte et tue l’homme qui se trouve là haut.

Horrifiée par cette perspective, Ellana secoua la tête.

– Non !

– Vas-y ou, par Zeran, je jure que je te fais monter moi-même, grinça l’elfe entre ses dents.

Et à son ton, qu’elle n’avait pourtant pas haussé, Ellana comprit qu’elle n’avait pas le choix.

Jilano… Qu’avez-vous fait ? songea le jeune Marchombre en se glissant sans bruit dans la demeure.

Inspectant chaque pièce, la jeune fille finit par grimper et ne tarda pas à trouver la chambre où dormait un humain d’une trentaine d’années. Qu’avait bien pu faire ce malheureux pour s’attirer un tel châtiment ? Indécise, elle resta un long moment debout à côté du lit, sans pouvoir se résoudre à lever son bras armé. Trop longtemps sans doute, car Tyra fit son apparition derrière elle, si soudainement, si silencieusement que le cÅ“ur emballé de l’apprentie assassin temporaire manqua un battement.

– Qu’est-ce que tu attends ? Qu’il se réveille ? Tue-le qu’on en finisse ! souffla la Seija, implacable.

Comment pouvait-on parler de mettre fin à une vie avec un tel détachement ? Ellana n’arrivait pas à comprendre. Soudain, elle réalisa ce que Jilano voulait qu’elle apprenne : le prix de la vie ! Et quoi de mieux pour ça que l’attacher aux pas d’un assassin qui n’en avait que faire ? Tout lui apparaissait clair à présent.

– Arrête de rêver et frappe, par Zeran ! ordonna l’elfe en chuchotant.

РFaites-le vous-m̻me. Moi je ne peux pas.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Une torsion du poignet une lame fit son apparition sur le dessus de sa mitaine droite… qu’elle enfonça dans la cage thoracique de l’homme au niveau des poumons.

Le mouvement avait duré une fraction de seconde. Deux meurtres en quinze minutes à peine. Ellana se sentit nauséeuse.

– Ne restons pas là , fit Tyra en l’entraînant vers l’extérieur.

Lorsque, bien plus loin, la Marchombre se fut soulagée, elle demanda :

– Comment pouvez-vous… faire ça avec un tel détachement ?

– L’habitude. Je ne le fais pas par plaisir.

– Pourquoi alors ? Pourquoi avoir choisi cette voie ?

– Je n’ai pas choisi. On me l’a imposée.

La Marchombre écarquilla les yeux, estomaquée par la révélation.

РJe suis d̩sol̩e.

– Je n’ai que faire de ta pitié, lança alors durement son interlocutrice.

– Vous pourriez… devenir Marchombre comme mon maître vous l’a suggéré, hasarda Ellana qui peinait elle-même à croire qu’elle disait ça. Avec vos capacités ce serait facile.

– Je ne pense pas que ça te regarde, cingla encore l’assassin.

– Si vous voulez, je peux en parler à … continua la jeune fille malgré tout.

– Non.

Le mot avait jailli. Rapidement. Un peu trop peut-être. Il n’en fallut pas plus à l’esprit vif d’Ellana pour comprendre que quelque chose clochait.

– Vous vous connaissez n’est-ce pas ? demanda Ellana comme pour vérifier les intuitions qu’elle avait eu plus tôt dans la journée. D’avant je veux dire.

Si la question surpris l’elfe, rien ne le laissa deviner sur son visage qui présentait toujours son habituel masque indéchiffrable.

РPeut-̻tre, r̩pondit-elle finalement.

– Ça, c’est la réponse du savant. Que dit celle du poète ?

РPeut-̻tre, r̩p̩ta Tyra du m̻me ton neutre.

La réponse était la même, mais cela importait peu car elle confirmait ainsi ses soupçons. Seuls les Marchombres utilisaient cette façon de répondre, pourtant, l’assassin n’avait marqué aucune surprise et, mieux encore, l’avait comprise. Ellana ne savait ni comment ni depuis combien de temps, mais visiblement, Tyra Zenf et Jilano Alhuïn se connaissaient. Quelles avaient été leurs liens et pourquoi l’elfe semblait presque redouter de se trouver face à lui à présent ? Telles étaient les interrogations auxquelles l’apprentie n’obtiendrait certainement jamais de réponse même si elle les interrogeait. La jeune fille jeta sur sa compagne un regard inquisiteur, mais rien ne troublait son visage imperturbable. Le maître Marchombre s’avérait si doué en dissimulation qu’il avait réussi à lui cacher ça. A elle, sa propre élève. Son mentor était même parvenu à lui faire croire qu’en parlant à Tyra, il s’adressait à une inconnue, à une possible future Marchombre. Mais maintenant qu’elle les avait percés à jour, sa curiosité à propos de l’assassin se trouvait décuplée.

– Rentrons, fit cette dernière en s’éloignant rapidement.

En haussant les épaules, Ellana lui emboîta le pas.

Assassin ou Marchombre ? – Etre ou ne pas �tre Marchombre?